Staalesen Bergen

SUR LES TRACES DU XXe SIÈCLE

Présentation du Roman de Bergen par Gunnar Staalesen

Tôt le matin du dimanche 16 janvier 1916, les deux policiers Christian Moland et Ole Berstad se retrouvent dans la salle de garde du commissariat de Bergen, les vêtements troués par des étincelles, des brûlures sur les mains et des traces de suie sur la figure. [...]

« Quelle nuit infernale ! soupira Moland.

- Oui, cette nuit, [...] nous avons vu… une époque aller à sa perte. Le Bergen que nous connaissions tout les deux, depuis notre enfance – la ville du siècle passé – cette ville a disparu. À partir de demain, on écrira pour de bon le vingtième siècle.

- Hmm… » Moland contempla pensivement son maigre collègue. « Possible que tu aies raison… » Son regard se perdit devant lui, comme s'il se trouvait face à un paysage terrifiant, le souvenir imprécis d'un cauchemar.

« Le vingtième siècle… »

C'est une scène centrale de ce qui s'appelle désormais en français Le Roman de Bergen. Elle a lieu au lendemain matin du grand incendie de janvier 1916, qui a modifié pour toujours le centre de Bergen. Et comme le dit le policier : C'est maintenant que le XXe siècle commence pour de bon en ville.

L'idée du Roman de Bergen m'est venue vers 1990, quand je travaillais à l'adaptation pour le théâtre d'une importante œuvre romanesque écrite au XIXe siècle, Les Gens de Hellemyr, d'Amalie Skram, également publié chez Gaïa, écrite dans le style naturaliste d'entre autres Émile Zola. Il résulta de cette adaptation une petite représentation toute simple de huit heures et demie. C'est au cours de ce travail que j'ai éprouvé un sentiment profond commun à beaucoup de Norvégiens – et à bien des Français aussi, j'imagine : ce sentiment bien connu d'envie. Moi aussi, j'aurais bien aimé écrire une œuvre de cette ampleur. En tant qu'auteur de romans policier, j'avais l'habitude de travailler sur de petites portions de vie. L'action d'un roman policier couvre rarement une période plus longue que deux ou trois semaines, même si les retours en arrière peuvent être longs et nombreux.

Je désirais décrire la vie en entier, en passant par toutes ses phases, depuis la naissance jusqu'à la mort. Et pas uniquement d'une famille, mais de plusieurs. En plus d'Amalie Skram, j'avais pour modèles les grands conteurs du XIXe siècle : Balzac, Dumas, Hugo et Dickens. Je trouvai également mon inspiration dans Les Buddenbrook : Le déclin d'une famille, de Thomas Mann, et Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez.

L'idée de départ était de tisser un réseau de récits relativement courts, dans lesquels les gens et les familles importantes seraient réapparus régulièrement. Le premier récit serait de nature policière, il trouverait son dénouement au bout d'une cinquantaine de pages. Mais en y travaillant, je me suis dit : pourquoi révéler l'identité de l'assassin à la page 50 du premier tome, alors que je pouvais attendre les dernières pages de ce qui en Norvège serait le troisième volume, le sixième en France ? L'histoire de ce crime composerait ainsi un cadre narratif et constituerait un fil rouge pour les livres suivants. De nombreuses personnes diraient que la démarche était des plus mercantiles. On doit me laisser le droit de jurer, la main sur le cœur, que ce fut en tout premier lieu un choix littéraire. C'est ainsi que je relie tous les récits.

À travers cette œuvre, je propose un tableau de tout le XXe siècle. Les progrès techniques ont été importants... gigantesques. Au début du siècle, on a construit une ligne de chemin de fer pour franchir les montagnes entre Oslo et Bergen. Vers la fin de ce même siècle, on envoyait des gens sur la Lune ! Les principaux mots clés, ici, sont : communication, les deux guerres mondiales, le rôle de la femme, en tout cas dans le monde occidental, depuis sa dépendance plus ou moins totale vis-à-vis de l'homme et son impossibilité de voter jusqu'à la quasi-égalité de l'époque actuelle. Développement social, depuis un pays où la pauvreté était encore un réel problème, jusqu'à la nouvelle Norvège riche ayant le pétrole de Mer du Nord comme principale source de revenus. Mais sans jamais oublier la devise de Sigrid Undset :

Les us et coutumes changent beaucoup, au fil du temps qui passe et de l'évolution de la foi et des façons de penser sur bien des choses. Mais l'âme des gens ne change absolument pas, et ne changera jamais.Le travail de fond fut vaste et dense. Je n'ai pas le compte des heures passées sur les microfilms de la Bibliothèque de Bergen, ni à lire les registres municipaux, biographies et autobiographies, ouvrages historiques... en plus d'une certaine quantité de littérature.

Le point de départ des livres, c'est Bergen, et je pourrais bien sûr dire plein de choses là-dessus. La place de Bergen dans l'histoire, depuis le haut Moyen-âge et sa situation centrale dans l'univers Norvégien, jusqu'à la ville la plus importante de la Norvège des années 1850 et, à côté de Copenhague, la première du Nord.

On trouve des événements centraux dans l'histoire : l'incendie de 1916, dans l'ombre de la Première guerre mondiale, qui en dépit de la neutralité du pays toucha durement Bergen parce que la ville était un port de transport maritime, et de nombreux bateaux furent coulés au cours de la guerre sous-marine.

L'occupation allemande de 1940-1945 est naturellement la période la plus dramatique pour la Norvège dans l'histoire de notre siècle, même si ce qu'a connu notre population ne peut être comparé à ce qu'ont vécu d'autres nations, telles que la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Les épisodes dramatiques comme l'action de Telavåg et les arrestations de juifs. La population de divisa en groupes distincts – certains devinrent traîtres à la patrie, d'autres contribuèrent au travail de Résistance, et la grande majorité se trouvait à différent degrés de passivité, allant de la résistance passive à la peur et à la résignation. Une ville comme Bergen, qui connut de fréquentes alertes aériennes, plusieurs accidents liés aux explosifs et deux véritables catastrophes, vécut probablement la guerre de façon plus intense que bien d'autres endroits du pays. Le 20 avril 1944, jour du cinquantième anniversaire d'Adolf Hitler, une grosse explosion a lieu dans le port, et environ deux cents personnes décèdent. La description de cet événement est une partie essentielle de la fin de ce qui est le troisième volume en France.

Puis vint la paix, le monde devait panser ses plaies, de nouveaux ennemis prenaient forme. L'Europe était coupée en deux, par ce que Churchill nomma « Le rideau de fer », et ce fut le début de ce que l'on appela la Guerre froide. La Norvège devait se remettre de l'occupation, en entrant dans une période marquée par un fort accroissement du niveau de vie et un grand optimisme, avant même la découverte du pétrole...

Le défi derrière 1999. Aftensang (Le roman de Bergen T. 5 & 6) : l'époque actuelle. 1962-1999. Une période dont la plupart des lecteurs se souviendront. C'est pourquoi ces livres seront moins marqués par les éléments historiques, et davantage centrés sur les personnages eux-mêmes, leurs destins et conflits plus existentiels, en particulier à l'approche aussi bien du siècle que du récit. Mais cette période aussi est en passe de devenir « de l'histoire ». À ce stade, « pétrole » est devenu un mot-clé, et le point central dans les deux derniers livres (en français) est la grande catastrophe d'avril 1977, quand une plate-forme pétrolière se retourne et dérive.

Y a-t-il des conclusions à tirer ? Et est-ce véritablement le rôle de l'écrivain ? N'importe lequel des auditeurs n'est-il pas tout aussi capable de tirer ses propres conclusions ? « Je veux avant tout poser les questions, ma vocation n'est pas de répondre », a écrit un de mes très estimés collègues, Henrik Ibsen, et je me suis toujours pleinement rallié à cet avis.

On doit de toute façon revenir à l'âme humaine, à l'endroit où se trouve l'âme des gens dont parlait Sigrid Undset, et aux fondements mêmes de la vie. Ou, comme le formule Hjalmar Brandt en regardant à la télévision les premiers pas de l'homme sur la Lune :

« Il est toujours question de communications. [...] Depuis la nuit des temps, c'est la communication, le maître mot de n'importe quel progrès historique. Depuis que les hommes sont sortis de la forêt, dans les prairies, depuis qu'ils ont gravé leurs symboles dans les parois des montagnes jusqu'à nous, qui sommes là à regarder... ça. » Il fit un signe de tête en direction du poste de télévision. « Mouvement et langage. Déplacement et transmission. Sans cela, nous n'aurions pas bougé. »

Traduction d'Alexis Fouillet